Page précédente Page suivanteDes Juifs aussi
Le 12 octobre 1940 le train s'arrêta à Elne, dans la petite gare. Il était attendu par des dizaines de gardes armés et une vingtaine de camions militaires bâchés. On pouvait lire sur un papier collé à la porte d'un wagon Dijon/perpignan. Le train, composé de huit wagons de 3ème classe, avec des bancs en bois avait mis quatre jours pour faire le trajet. Il s'arrêtait à toutes les gares pour laisser passer les trains normaux et militaires prioritaires. Interdiction aux voyageurs de sortir, les portes cadenassées étaient gardées par des policiers et militaires armés. Les voyageurs descendirent doucement, hébétés par un si long et si pénible voyage. On voyait des hommes âgés, des femmes, des enfants, des bébés, des femmes enceintes, des vieillards avec des béquilles… En quelques minutes, la cour fut envahie par près de 500 personnes encerclées par deux cordons de militaires. Tous se serraient et regardaient de tous les côtés, les enfants s'agrippaient aux manteaux de leurs mères. Chacun tenait contre lui une petite valise ou un baluchon. On remarquait facilement que tous portaient sous les manteaux plusieurs couches de vêtements. Ces gens semblaient normaux et n'avaient rien à voir avec les malheureux espagnols arrivés quelques mois plus tôt. On vit alors s'avancer une quinzaine d'infirmières poussant de petites carrioles chargées d'eau, de morceaux de pain et de pommes. C'était la Croix-Rouge Suisse qui distribuait à boire et à manger. Un militaire, sans doute un important gradé prit un porte-voix, monta sur un banc : « -S'il vous plait, silence ! Vous êtes arrivés dans les Pyrénées-Orientales. Là-bas de l'autre côté des montagnes c'est l'Espagne et là-bas la mer Méditerranée. Mangez un peu et buvez. Dans quelques minutes vous monterez dans ces camions et nous partirons vers le camp d'hébergement d'Argelès-sur-Mer. C'est à un quart d'heure d'ici. Dans le camp vous serez logés, nourris au frais de l'Etat. Obéissez aux ordres et tout se passera bien. N'essayez pas de vous échapper, les chiens que vous voyez là sont dressés pour récupérer les fuyards ». Quelques minutes plus tard ils furent invités à monter dans les camions. L'opération se déroula sans problèmes et sans violences. Quand les camions partirent dans un nuage de poussière, un jeune soldat s'avança vers le gradé qui tenait encore le porte-voix. «- Commandant s'il vous plait, qui sont ces gens qui parlent français et pourquoi les traite-t-on comme ça ? -Mais d'où tu sors et comment t'appelles-tu ? -Je m'appelle Jean Castand, je suis arrivé hier, je suis gendarme à Mende en Lozère. On m'a muté à la surveillance du camp d'Argelès. -Tu vois, ce sont des gens comme toi et moi. Des pauvres malheureux. Des médecins, des ouvriers, des mamans avec leurs enfants. Ils n'ont jamais rien fait de mal, mais ce sont des Juifs et ça aujourd'hui c'est pire qu'une maladie. -Qu'est-ce que c'est des Juifs ? -Des boucs émissaires, des pauvres malheureux. Que Dieu les protège. » Jean monta dans le dernier camion et suivit le cortège. Les camions arrivent avec la nuit au camp. Il était trop tard pour organiser la ventilation dans le camp. On laissa les Juifs sur le sable derrière les barbelés. Demain on procèdera aux modalités administratives. Heureusement que ce mois d'octobre est magnifique, c'est un plaisir de dormir à la belle étoile. Jean n'a pas envie de souper sous la tente, ça pue et tous les troufions gueulent. Lui ne supporte que le silence de sa ferme en Lozère. Il emporte le repas dehors pour manger contre le mur du garage de mécanique, seul bâtiment en dur du camp. Il longe les barbelés et voit tous ceux qui sont descendus du train, assis sur le sable à qui on distribue un morceau de pain avec une sardine huileuse. -Pardon Monsieur, vous n'avez pas un peu de lait ? Jean se retourne et cherche qui parle. Il voit une femme jeune, grande, venir vers lui avec un bébé dans les bras. -C'est à moi que vous parlez ? - Oui, est-ce que vous pouvez me trouver un peu de lait pour mon petit Jean ? - Qui Jean ? - Mon enfant, il a 18 mois, il s'appelle Jean et il n'a rien mangé depuis hier matin. - Mon Dieu le pauvre ! Tenez mon repas, vous pouvez le manger, je vais voir si je trouve quelque chose. Ne bougez pas d'ici, restez devant ce piquet sous la lampe. Vous pouvez tout manger, les lentilles, la pomme, le fromage, le pain. Je reviens. Jean partit en courant et en murmurant « deux jours sans manger, un bébé, et en plus il se nomme comme moi, c'est pas vrai, c'est pas vrai, je rêve. Quand maman va le savoir, c'est pas vrai ». Jean alla dans les cuisines voir Fernand. Il était arrivé hier avec lui et on l'avait mis aux cuisines car il travaillait, avant la mobilisation, dans un restaurant de luxe à Cannes. Vingt minutes plus tard, il était devant les barbelés avec une cruche de trois litres de lait chaud, du pain frais, des verres et quatre grandes couvertures épaisses. Sarah la mère avait quatre enfants, Jean, Madeleine âgée de trois ans, André de cinq ans et le plus grand Samuel de sept ans. Le cousin Albert de treize ans les accompagnait et le grand père Jean, âgé de 70 ans fermait le clan. Jean remarqua que Sarah attendait un enfant et vu la rondeur de son ventre, c'était pour bientôt. Le grand père mangea les lentilles et la famille vida la cruche de lait. Jean regardait avec tendresse cette jolie famille, il ne parlait pas, il se contentait de regarder Sarah soigner les enfants et les coucher. -Je m'en vais car demain je dois me lever à cinq heures. Tous les jours, si je peux je passerai à six du soir devant ce piquet. Où que vous soyez, si vous avez besoin de quelque chose on se retrouve ici. Bonne nuit. Grâce à Jean, qui savait se faire apprécier pas ses supérieurs et les autorités du camp, la famille Cohen fut internée dans la baraque 36. Cette baraque orientée plein sud bénéficiait toute la journée du soleil, un grand bâtiment administratif la protégeait du glacial vent du nord. Elle était très aérée, aucune baraque devant, avec vue sur la mer et les montagnes. Un petit bois de pins permettait aux enfants de jouer. Entre la famille Cohen et Jean s'établit une relation familiale. La maman de Jean lui envoyait de gros colis de la ferme pour les enfants. De plus, Jean avait noué une amitié très avancée avec Mary une jeune et belle américaine quaker, elle fournissait vêtements, nourriture et médicaments à Sarah qui en faisait profiter toute la baraque. Tout allait pour le mieux dans le pire des mondes. Tous les jours Jean rendait visite à ses amis, il aimait bien parler avec Jean le grand père. Ils venaient de Berlin. Devant le danger de la montée du nazisme et la persécution des Juifs, ils s'étaient réfugiés à Paris en 1933. Le mari, grand chirurgien s'était engagé dans l'armée française dès le début de la guerre pour défendre la France. Il serait prisonnier en Allemagne, mais on n'avait pas de nouvelles depuis très longtemps. Ils parlaient tous très bien le français, le grand-père avait travaillé longtemps à Oran au Consulat d'Allemagne. Nous approchions de la fin de l'année. Jean reçut sept gros colis de sa mère, un pour chaque membre de la famille Cohen. Sarah correspondait avec la maman de Jean et lui indiquait ce qu'elle voulait. Un jour elle avait eu le malheur d'envoyer une petite broche en or pour payer tous ces bienfaits. Une semaine après, la maman de Jean vint à Argelès, soit disant pour embrasser son fils. Le véritable but de ce long voyage était de rendre le bijou à Sarah. Madame Castand dit à Sarah « Ne recommencez jamais, si je fais ça c'est pour mon fils. Il vous aime tous, vous êtes sa famille. Depuis la mort de son père au front l'an passé, il perdait la tête. J'avais peur que loin de moi il tombe malade. Mais grâce à vous, il ne pense plus à ses malheurs. Avec Mary vous en avez fait un homme. Le pauvre, il n'a que 25 ans et n'était sorti de son village. Alors je ne vous payerai jamais assez. Vous savez nous ne sommes pas riches, mais nous ne sommes pas à plaindre ». Vers la fin décembre 1940, Sarah qui avait beaucoup maigri avait un ventre énorme, c'était pour bientôt. Fernand qui ne manquait de rien acheta à un riche propriétaire argelésien une belle voiture. Mary connaissait très bien les infirmières suisses de la maternité d'Elne. Tous les trois rencontrèrent la jeune Paula qui essayait d'apaiser un peu le malheur de quelques femmes enceintes des camps. Sans aucune distinction, elle accueillait dans cette maternité improvisée, les mamans espagnoles, juives… pour les aider à mettre au monde les enfants dans les meilleures conditions. Paula accepta de recevoir Sarah. Avant de partir, Fernand discrètement lui glissa une liasse de billets. A partir de ce jour, la maman de Jean envoya toutes les semaines un gros colis à la maternité d'Elne, qu'elle appelait « la rose au milieu des ronces ». Sarah, épuisée, arriva à la maternité le 29 décembre 1940. Elle mourut pendant l'accouchement le premier janvier 1941. Le petit bébé, une fille survécut, on l'appela Marie. Jean tomba malade de chagrin, sa mère descendit à nouveau et loua une maison à Argelès pour le soigner. Avec Mary et Fernand elle demanda à faire sortir la famille Cohen du camp. Le commandant, très gêné et attristé lui répondit « je ne peux pas faire sortir les Juifs, si c'était des Espagnols peut-être que oui. Je regrette, mais j'ai des ordres et je serai immédiatement sanctionné si je faisais quelque chose. Je regrette, je ne peux pas, je ne peux pas ». On voyait les larmes couler sur le visage du commandant. On enterra Sarah dans le cimetière du camp. Grand-père Jean, miné par le chagrin essayait de s'occuper des cinq enfants. Paula garda Marie auprès d'elle. Jean se rétablit et reprit son travail. Madame Castand qui vivait maintenant à Argelès, aidait à la maternité, secondait les quakers dans leur travail, veillait à ce que la baraque 36 ne manquât de rien, s'occupait de faire des courriers pour rechercher de l'aide pour tous ces malheureux. Madame Castand monta également une sorte de service postal parallèle qui écrivait des lettres un peu partout. Elle cherchait des agriculteurs d'Argelès qui acceptent d'embaucher des ouvriers espagnols, pour les faire sortir du camp. Elle plaça dans des fermes où les hommes étaient internés en Allemagne des dizaines d'Espagnols. Tout le monde parlait de « la dame de Lozère ». Jean, le petit de deux ans ressentit les premières douleurs au ventre le 25 janvier. On l'apporta à Paula qui diagnostiqua une dysenterie grave due à l'eau du camp qu'on puisait dans la nappe phréatique à quelques mètres des latrines. Jean s'en alla tout doucement le 28 janvier, Fernand lui tenait la main. Il fut enterré dans le petit cimetière. Le petit André n'eut pas le temps d'aller à Elne, il mourut lui aussi le 5 février de cette maladie qui faisait des ravages dans le camp. On essaya de l'enterrer à côté de sa maman, mais on ne savait plus où elle était. Grand-père Jean appela Fernand « Je ne veux pas parler à Jean, il a tellement de chagrin qu'il pourrait retomber malade. Je n'en peux plus, j'ai mon ulcère qui a dû se rouvrir, je n'arrête pas de faire du sang partout. Je ne veux pas partir en laissant les enfants. Je ne sais plus quoi faire, je sais qu'Albert est fort et dégourdi, mais il n'a que quatorze ans. Fernand, promet moi de t'occuper d'eux si je meurs. La petite Madeleine m'inquiète, elle saigne toujours du nez et ne dort pas. Ecoute Fernand, occupez vous d'eux, ne les laisser pas mourir, ils n'ont plus personne. La dysenterie après avoir fait des ravages s'arrêta avec l'arrivée de l'eau de citerne qu'apportaient tous les jours les camions. Le printemps arrivait, le grand-père fut soigné et allait mieux. Madeleine, qui avait retrouvé le sommeil, ne se réveilla pas le 22 mars. Elle venait d'avoir quatre ans, on l'enterra comme un petit moineau dans le petit cimetière. Jean Castand avait beaucoup de peine, il n'osait plus retrouver ses amis. Les Cohen n'étaient plus que trois, le pépé après la mort de Madeleine ne voulait plus vivre. Le cousin Albert, un véritable colosse, vieillissait trop vite, en quelques jours il devint adulte et ne lâchait plus son grand-père. Samuel pleurait toute la journée et saignait du nez.Un soir nous allâmes à Elne voir la petite Marie, un magnifique bébé, débordante de vie et de santé. Paula nous dit « cette petite fille n'a jamais pleuré ». Le curé nous rejoignit et nous la baptisâmes pour essayer de la sortir de cette barbarie. Paula attendait une famille venue de Suisse pour la mettre en sécurité.La famille arriva, nous laissa ses coordonnées et la petite Marie partit. Nous étions heureux.Le camp d'Argelès se vidait doucement. Les espagnols partaient pour remplacer la main d'œuvre française. Les Juifs rejoignaient le camp de Rivesaltes.Samuel attrapa la grippe le 24 juin et mourut le 25 juin, emporté par la fièvre, la faiblesse et le chagrin. Il n'eut pas la force de pleurer ni de se plaindre. Nous étions tous les trois autour de lui. Le grand-père assis sur une chaise était absent et ne disait rien, il ne pleura pas.Nous enterrâmes Samuel dans le petit cimetière qui n'arrêtait pas de s'étendre.Albert partît pour Rivesaltes le 2 juillet. Mary nous dit qu'on l'avait immédiatement transféré au camp de Gurs. Nous n'eûmes plus jamais de ses nouvelles.Le grand-père, un jour se leva, alla chez le coiffeur du camp. Avec une jolie pièce d'or, il acheta à quelque trafiquant un beau costume et un chapeau. Cette nuit là il se laissa mourir, c'était le 14 juillet 1941. Nous l'enterrâmes dans le petit cimetière. Jean n'allait plus du côté de la baraque 36. Mary repartit en Amérique, maman retourna à Mende. Le 12 août, il déserta. Avec des amis de Saint Laurent de Cerdans il passait en Espagne, traversait la Méditerranée pour rejoindre Leclerc. Jean n'emporta d'Argelès qu'un seul souvenir, la broche de Sarah que le grand-père lui avait mis de force dans la poche. Les années passèrent, la paix revint. Fernand ouvrit un restaurant très fameux au USA, il rencontrait souvent Mary. Paula regagna la Suisse. Madame Castand, la mère ne se remit jamais des malheurs vécus à Argelès. Elle « perdit » la tête. Toute la journée elle préparait des colis que son fils défaisait pendant la nuit. Jean laissa tout pour s'occuper de sa maman et de la ferme familiale.Un jour de juin 1965, Jean reçut une grosse enveloppe d'Israël. A l'intérieur deux lettres de plusieurs pages et des photos. La première lettre signée Marie Bloch née Cohen accompagnait les photos de son mariage. Jean dit «c'est tout le portrait de sa mère Sarah ». La seconde lettre signée Albert, le cousin, remerciait Jean pour tout ce qu'il avait fait. Jean s'assis, alluma sa pipe, regretta que sa maman soit morte quelques jours avant. Il mit les lettres et les photos dans la petite boîte avec la broche.Il y a bien longtemps, lors de ma première visite au petit cimetière du camp d'Argelès, je lisais les noms gravés à jamais dans le granit de la stèle.Je fus étonné et attristé de lire sept noms identiques. Je me rendis à la Mairie et je demandais à consulter le registre des décès de l'année 1941. Cette triste histoire que je vous raconte ne s'est peut-être pas passée ainsi, mais les sept morts sont là pour prouver qu'elle s'est véritablement déroulée dans le camp de concentration d'Argelès.Ces malheureux n'étaient pas Républicains Espagnols, mais Juifs… c'est pareil.
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